Cheveux courts et sourire radieux, Adjani apparaît en toute splendeur à la veille de son arrivée à Cannes. Pour un millésime exceptionnel, celui de son cinquantenaire, le festival s'offre la plus sublime des présidentes: Isabelle a dit "oui" pour ce très grand rôle souvent confié à des hommes, où elle succède aussi à Michèle Morgan, Ingrid Bergman, Jeanne Moreau… Mme la présidente Adjani sera la plus jeune de cette prestigieuse série de grandes dames du cinéma.
"Je suis heureuse et je me sens prête à nouveau pour tous les bonheurs"
En trois temps, jeu de rouges et de roses déclinés avec débardeur, surchemise longue et jupe à volants (Dries Van Noten). Collier Mahango en or gris et jaune (Cartier).
Son petit air d'ingénue charmante cache le goût du travail et le sens des responsabilités. A Cannes, où Isabelle entend être une présidente "cool mais ferme", elle est bien décidée à se lever tôt pour assister aux projections matinales et à se coucher de bonne heure, sauf lors des soirées officielles. Son statut de femme et de mère lui a inspiré une mesure: elle a fait organiser une crèche pour les enfants des festivaliers. On y verra sans doute Gabriel-Kane, son fils de 2 ans. Elle lui doit le nouveau bonheur qui rend sa beauté diaphane tellement émouvante.
Je me suis dit: c'est le cinquantième anniversaire et, comme pour la comète, ça n'arrivera qu'une fois en deux mille ans. Voilà, ce sera fait, et pour la vie."
Paris Match. Vous voici, dans quelques jours, présidente du jury du cinquantième Festival de Cannes. Comment est-ce arrivé?
Isabelle Adjani. Gilles Jacob, le délégué général du festival, voulait absolument confier cette mission à une actrice française au milieu de sa carrière, dans un cinéma en mouvement. Il m'a dit: "Pour moi, vous mettez le cinéma suffisamment à l'honneur pour être choisie." Je me suis dit: c'est le cinquantième anniversaire et, comme pour la comète, ça n'arrivera qu'une fois en deux mille ans. Voilà, ce sera fait, et pour la vie.
P.M. Qui auriez-vous vu comme président si on avait dû choisir un acteur?
I.A. Alain Delon, sans hésitation, en hommage à l'immense acteur qu'il est.
P.M. Dans vos rêves de petite fille et de jeune débutante, ou lorsque vous faisiez vos premiers pas sur la Croisette, avez-vous imaginé être un jour présidente?
I.A. Oh non, pas du tout! Mais quand ce métier est une vocation, plus on est jeune, plus les rêves de grandeur sont extraordinaires. Celui-là aurait pu en être un, il est glorieux. C'était un rêve de mon père... C'est fou! Quel que soit son âge, on pense toujours à ses parents. Je me dis qu'il en aurait éprouvé un orgueil immense s'il était encore vivant. Il me reste ma mère, qui ne viendra pas à Cannes car la foule lui fait peur, mais elle suivra tout de très près, à son habitude.
P.M. Nous sommes à J moins treize. Avez-vous le trac?
I.A. Non, je l'ai eu au moment où j'ai accepté. Et puis, finalement, ce travail - mises à part les soirées officielles qui vont être de la représentation pure - ressemble beaucoup plus à du vrai travail comme je l'aime. Je sais que je vais vivre le festival de façon très matinale. Je compte aller aux projections de presse à 8 heures du matin. Ce n'est pas un programme de fiesta qui m'attend et le jury a l'air d'être assez studieux. On verra s'ils iront se coucher tôt comme moi.
P.M. Les membres du jury sont maintenant tous connus?
I.A. Ils sont neuf: l'écrivain Paul Auster, le metteur en scène Luc Bondy, les comédiennes Gong Li et Mira Sorvino, les réalisateurs Mike Leigh, Nanni Moretti et Tim Burton, Patrick Dupond, Michael Ondaatje ("Le patient anglais").
P.M. Vous avez une voix prépondérante?
I.A. Une voix simple mais forte!
P.M. Les films sélectionnés sont apparemment de grande qualité.
I.A. La plupart du temps, vous allez rire, je les ai découverts comme vous par les "fuites" publiées dans les journaux spécialisés. Gilles Jacob m'annonçait de temps en temps: "J'ai trouvé un film." Je n'ai pas eu droit à plus d'information. C'est drôle, il y a en compétition un film de Liv Ullmann, l'actrice préférée de mon père. Il était fasciné par sa sensualité et par sa beauté. Quand j'avais reçu le Petit Donatello, décerné à une nouvelle actrice, pour "L'histoire d'Adèle H.", à Taormina, j'y étais partie avec mon père, car c'était Liv Ullmann qui avait remporté le Grand Donatello, et il voulait absolument la rencontrer. La vie est vraiment surprenante: moi, maintenant, je vais juger un film de cette femme emblématique. Elle a d'ailleurs eu une importance essentielle dans mon désir d'être actrice.
P.M. Y en a-t-il eu d'autres?
I.A. Oui, mais surtout les actrices de Bergman: Bibi Andersson, Ingrid Thulin, Harriet Andersson, pour leur force dramatique. Et pour le bonheur et la grâce, Anna Karina: je ne rate jamais un festival Godard de cette époque.
P.M. Bergman devrait recevoir la Palme des palmes, mais il ne viendrait pas à Cannes?
I.A. De toute façon, la Palme des palmes des palmes lui revient.
P.M. Quelle sorte de présidente serez-vous? Cool ou autoritaire?
I.A. Cool mais ferme, attention! [Rire.] J'ai un petit côté délégué de classe: j'aime bien mettre en scène les réunions de travail, mais les règles doivent convenir à tous, en parfaite démocratie.
P.M. Comment avez-vous préparé ce rôle inédit pour vous? En lisant des livres? Des articles?
I.A. Au fur et à mesure que les membres du jury ont été choisis, je me suis soucié de voir si je connaissais réellement leur travail, leur carrière, leur personnalité, avant de les rencontrer et de découvrir qui ils sont vraiment. Je trouve cela indispensable. Même chose sur les auteurs des films sélectionnés: je n'aime pas l'idée d'arriver vierge de connaissances. Plus on en sait, plus on est libre et impartiale, contrairement à ce que l'on croit. Je serai ainsi à Cannes quelques jours avant pour faire du repérage, découvrir la topographie des lieux.
P.M. Quand partez-vous?
I.A. Tout de suite après le muguet. C'est mon côté archi-pro. Il y a, par exemple, à côté de la salle de projection, un petit salon où l'on peut se réunir, grignoter en discutant. Il faudra veiller à ce qu'il n'y ait pas trop de sucre: ça file ensuite un coup de pompe et fait voir le film en noir. Je me suis préoccupée de faire organiser une crèche pour les enfants des festivaliers. C'est l'avantage d'avoir affaire à une femme et à une mère. [Rire.]
P.M. Assisterez-vous aussi aux projections du soir?
I.A. Non, j'ai prévu d'aller seulement aux soirées officielles, l'ouverture, la soirée d'anniversaire du 11 mai à laquelle doit assister le président Chirac, et la clôture.
P.M. Cela vous laisse-t-il le temps de voir les films des autres circuits, Un certain regard ou La Quinzaine des réalisateurs?
I.A. Mystère et boule de gomme! Vous savez, c'est seulement le lendemain de la clôture que je serai impeccablement prête à remplir cette fonction, expérience oblige. Sauf qu'on ne me le demandera plus jamais.
P.M. Etes-vous boulimique de cinéma?
I.A. Je ne vois pas autant de films que je le voudrais.
P.M. Quel est votre genre de cinéma en ce moment?
I.A. Par exemple le cinéma social britannique. Les Anglais font des films extraordinairement bons sur leur société.
P.M. Depuis vos débuts au cinéma, vous n'avez cessé de rafler les épithètes flatteuses et les lauriers: quatre Césars, un Prix d'interprétation à Cannes, deux nominations aux Oscars... Vous est-il arrivé parfois d'éprouver un sentiment de jalousie professionnelle envers une actrice et de vous dire: "Tiens, ce rôle-là, j'aurais aimé l'interpréter"?
I.A. Comment une actrice pourrait-elle ne pas regretter de n'avoir pas fait des films comme "La leçon de piano", avec Holly Hunter, ou "Breaking the Waves", avec Emily Watson? Je rends hommage à ces actrices dont le travail et l'accomplissement me dépassent. Le dépassement, c'est irrésistible. Quand elles y parviennent dans l'émotion, je reste pour toujours admirative. Grâce à elles, je continue à avoir envie de faire ce métier.
P.M. Pensez-vous avoir encore des choses à prouver?
I.A. On peut autant se décourager d'avoir tout obtenu que de n'avoir rien obtenu. Il me reste des preuves artistiques à donner et aussi des conquêtes à faire.
P.M. L'Oscar par exemple?
I.A. Cela a l'air d'être une conquête extérieure, mais tout de même, c'est dopant. Cela me donne de la joie, de l'élan.
P.M. Parmi les actrices qui ont eu le Prix d'interprétation à Cannes, lesquelles avez-vous trouvées les plus remarquables?
I.A. Ces dix dernières années, Isabelle Huppert pour "Violette Nozière", Irène Jacob dans "Rouge", et Holly Hunter, bien sûr.
P.M. Votre palmarès des acteurs?
I.A. Marcello Mastroianni dans "Les yeux noirs", Forest Whitaker dans "Bird" et Gérard Depardieu dans "Cyrano de Bergerac".
P.M. Le metteur en scène avec lequel vous avez envie de tourner, si on met à part les projets immédiats que vous avez, est-il français, américain, italien ou... chinois?
I.A. Ah, chinois, oui! Chinois! On me dit souvent que Gong Li, c'est ma soeur chinoise. Je suis très impatiente de la rencontrer. Je crois qu'elle apprend l'anglais et qu'elle a l'intention de venir tourner en Occident. Je pourrai peut-être aller la remplacer là-bas de temps en temps. [Rire.]
P.M. Imaginons qu'un metteur en scène que vous adorez présente un mauvais film. Quelle est votre attitude?
I.A. Dans une famille, on défend bien sûr les gens qu'on aime. L'amour tolère la mauvaise foi... La bienveillance existe, bien sûr, mais cela ne veut pas dire complaisance.
P.M. Chabrol vient de déclarer que lui, de toute façon, votait toujours pour ses copains.
I.A. Lui, il a déjà été président. Il peut donc passer aux aveux. Pas moi. Je vais essayer de tenir un carnet de bord pour faire face à ce type de dérapages possibles, de tentations, pour essayer de garder un contrôle impartial. On est là pour le cinéma, pas pour faire plaisir à ceux qu'on aime. Je n'en attendrais pas moins d'un ami qui serait à ma place en ce moment.
P.M. Et contre les courants, disons, politiques ou économiques qui veulent que l'on récompense une nation plutôt qu'une autre, allez-vous rester ferme?
I.A. Il y a des gens, bien sûr, qui sont là aussi pour défendre leur drapeau.
P.M. Vous n'avez pas peur de vous fâcher avec des tas de gens?
I.A. Oh non! Je ne vois pas du tout les choses comme cela. D'abord, nous sommes dix.
P.M. Mais vous êtes la responsable.
I.A. L'arbitre, plutôt. Un peu l'entraîneur, aussi. Non, je ne crois pas que cela se passe ainsi. Quand j'étais à Cannes pour présenter "L'été meurtrier" et que je n'ai pas eu le prix, pas plus que Nastassja Kinski et Victoria Abril pour "La lune dans le caniveau", il n'est venu à l'esprit d'aucune d'entre nous de mettre en cause le jury. Ni l'année de "La reine Margot". Je vous assure que la vice-présidente, Catherine Deneuve, n'y était pour rien.
P.M. Si vous résumiez votre carrière en cinq films?
I.A. Il y en aurait moins de cinq: "L'histoire d'Adèle H.", "Camille Claudel", "L'été meurtrier", "La reine Margot".
P.M. Pourquoi ce choix?
I.A. Parce que ma vocation d'actrice dramatique faite pour le théâtre et qui s'est retrouvée au cinéma s'exprime mieux là. J'aime bien être drôle dans les films, mais je préfère être drôle dans des films dont la sensibilité est le drame. Je vais sans doute encore tourner un film d'époque en costume, et cela me plaît beaucoup. Après "La reine Margot", une autre reine, de l'histoire d'Angleterre cette fois.
P.M. Pourquoi tournez-vous si peu?
I.A. [Rire.] Ce n'est pas un choix de ma part. Il s'est trouvé que, ces dernières années, ma vie privée ne m'a pas rendue disponible pour le cinéma. Puis j'ai attendu un enfant. Je l'ai mis au monde. Le dernier film que j'ai fait, c'était tout de suite après mon accouchement. Là, je suis bien dans ma vie, je suis heureuse et je me sens prête à nouveau pour tous les bonheurs. Et pour le cinéma.
P.M. Depuis le premier film que vous avez tourné, vous avez interprété des rôles de gamines, de jeunes filles, de jeunes femmes, des rôles forts... Maintenant, vous avez des tas de projets. Après, beaucoup plus tard, vous verriez-vous évoluer dans le cinéma ou envisagez-vous une retraite à la Garbo?
I.A. A la Garbo, non! C'est un sentiment que j'ai toujours eu en moi, depuis l'âge de 16 ans, l'envie de faire du cinéma, beaucoup de cinéma, et puis autre chose. Je n'ai pas assez tourné, pas encore assez bien. Alors je prolonge. Mais j'ai l'intention, dans une dizaine d'années, de suivre une autre voie qui me tient à coeur.
P.M. Vers quel genre d'activité vous tournerez-vous?
I.A. Je suis sûre que les actrices qui pensent comme moi ne se concertent pas, mais ça a l'air d'être un dénominateur commun, une force du coeur qui les entraîne toujours vers les enfants. Comme l'était Audrey Hepburn, Liv Ullmann, Carole Bouquet, Emmanuelle Béart, nous sommes toutes concernées. Je voudrais m'occuper de la cause des enfants. On oublie trop que les enfants sont les adultes de demain. Je crois aux actions individuelles, surtout celles des femmes qui savent rendre l'impossible possible. Je ne sais pas encore comment je m'y prendrai, mais je vais le faire. Il y a tant à donner. On vit une époque où l'on se demande si Dieu se cache. Il est devenu si facile de céder à l'accélération du mal et de se dire: "Après tout, je n'ai qu'une vie et j'ai envie d'en profiter en égoïste. Les autres le font bien, donc mon voisin, je m'en fous. Et les enfants qui crèvent là-bas, tant pis!" Je ne juge pas et ne blâme pas ceux qui laissent tomber parce que je les comprends: c'est épuisant d'être quelqu'un de bien tous les jours. Epuisant! La seule façon d'y parvenir un tout petit peu, c'est de faire un travail sur soi, de se relier au spirituel et de ne pas vivre son humanité comme un encombrement. On n'a pas besoin d'être croyant et encore moins pratiquant pour devenir un être de lumière. Il faut au moins croire en soi, avoir suffisamment de force pour vivre sa vie et aider la vie des autres. En cette fin de siècle, ne pas avoir une ouverture spirituelle, c'est vraiment vivre en enfer.
P.M. Gabriel-Kane va-t-il devenir cannois le temps du festival?
I.A. Dès que la pression de l'ouverture sera tombée et que je serai simplement une femme au travail, il viendra. Il ira de temps en temps à la crèche et il aura de nombreuses baby-sitters adorables parmi les amies que je vais héberger dans mon appartement du Carlton.
P.M. Vous avez une nouvelle tête, des cheveux courts. A quoi cela correspond-il?
I.A. Eh bien [elle pouffe], c'est le printemps, la lune était ascendante et il fallait en profiter. Alors Charlie m'a coupé les cheveux. Depuis, je me sens plus libre, plus légère.
P.M. Et cette minceur, cette nouvelle vitalité, d'où vous viennent-elles?
I.A. J'ai d'abord fait une cure de thalassothérapie à Port Crouesty. Rien de tel que la Bretagne pour vous remettre en forme. Depuis, je suis un régime riche en protéines à base de poisson, ou, si je n'ai pas le temps, je les prends en poudre. Ajoutez à cela les longues marches dans la campagne suisse, où j'habite maintenant.
P.M. Pouvez-vous nous décrire la garde-robe de la présidente pour toutes les soirées de gala?
I.A. Je n'ai pas encore tout choisi, mais je peux vous révéler que ce sera du Dior haute couture et prêt-à-porter. Pour l'ouverture, j'ai choisi une robe créée par John Galliano, qui l'a voulue pure et élégante: elle est fluide, simple, très près du corps, en satin lie-de-vin.
P.M. Dans quel état d'esprit abordez-vous ce cinquantième festival.
I.A. Dans la gaieté du renouveau!
Photos Jeff Manzetti (sygma)