Ouragan sur la Croisette, le soir de la projection de «Blackout», d'Abel Ferrara, metteur en scène génial pour les uns, déjanté pour les autres, du nouveau cinéma américain. Son film a déclenché une vraie bataille. Celle des fans des films qui choquent contre les fans des films qui font rêver. Pourtant, Béatrice Dalle et Claudia Schiffer, les deux héroïnes, tirent leur épingle du jeu en beauté. Henry-Jean Servat est le seul à les avoir interviewées en duo. Heureux homme! Nous avons réuni et opposé les vedettes du film "choc" du Festival Ange et démon dans «Blackout» d'Abel Ferrara. Claudia et Béatrice ont aussi dans la vie des beautés et des tempéraments contraires. Pourtant, entre elles, ce fut un coup de foudre d'amitié.

Entre ses deux partenaires, le coeur de Matthew Modine balance... Dans le film, Béatrice est la femme pour qui il se perd; Claudia, celle qui va tenter de le sauver. La première porte une robe Jean Rocha sur des dessous Dolce & Gabbana, la seconde, un T-shirt Plein Sud et un pantalon Rifat Ozbek. Sexe, drogue, alcool et un homme pour deux femmes...

Paris Match - Vous vous retrouvez toutes deux à l'affiche de "Blackout" mais vous ne vous y croisez pas.

Claudia Schiffer. Nous avons pourtant bel et bien tourné ensemble...

Béatrice Dalle. Une seule scène. De nuit.

C.S. En voyant le film, j'ai découvert que nous n'y étions plus.

B.D. Moi aussi, c'est là que je l'ai constaté, car personne n'avait vu le film auparavant.

C.S. L'unique scène que nous avons tournée, durant la seule nuit que nous avons passé ensemble à travailler, a été coupée.

B.D. Abel est maître de son film. Les spectateurs de "Blackout" ne nous verront donc pas ensemble. Je le regrette.

Paris Match - Il l'avait pourtant ajoutée au scénario, exprès pour vous mettre en présence toutes les deux. Qu'est-ce que vous y faisiez?

C.S. En fait, cette scène ne devait pas exister puisque, dans le film, Béatrice joue l'ex-fiancée de Matthew Modine et moi, la nouvelle. Nous ne sommes pas dans sa vie au même moment... sinon dans un cauchemar où, halluciné jusqu'au délire, il réunit dans son imagination les deux femmes de sa vie.

B.D. Abel a eu l'idée, dans une boîte de nuit de Miami, de nous coller l'une dans les bras de l'autre. En nous faisant danser, serrées lascivement.

C.S. Dans son esprit, cette scène où j'étais lovée contre Béatrice avait un but: rendre jaloux celui qui est notre fiancé commun.

Paris Match - Cela vous a-t-il amusées de tourner ensemble?

B.D. Oui. Cela m'a ravie. Je savais bien évidemment qui était Claudia, puisqu'on ne peut pas ouvrir un magazine sans tomber sur elle. Mais j'ignorais que je me retrouverais face à une fille gentille, qui ne se la joue pas, mais alors pas du tout! On s'est vraiment connues en tournant. Et encore. A Miami, où Abel filmait son histoire, on n'a pas passé beaucoup de temps ensemble.

C.S. Moi, je nageais au large pour avoir la paix.

B.D. Et moi, je partais à New York voir des copains lorsque je ne tournais pas.

Paris Match - Comment est venue jusqu'à vous la proposition de tourner dans "Blackout"?

B.D. Abel Ferrara m'a téléphoné chez moi à Paris. Je lui ai d'emblée dit que je me moquais éperdument du texte qu'il me proposait de m'envoyer et qu'avec lui j'acceptais tout. Sur-le-champ. Mais il voulait me voir d'abord. Il souhaitait qu'on discute. J'ai donc pris l'avion. Je l'ai rencontré à New York. Nous avons parlé et c'est seulement là qu'il m'a engagée.

C.S. Moi, j'ai lu le scénario et donné ensuite mon accord. Je cherchais depuis longtemps à faire mes débuts au cinéma.

Paris Match - C'était un plan de carrière très calculé?

C.S. Une envie authentique. Je sais parfaitement que ce que je fais actuellement ne durera pas. Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me drogue pas mais je sais qu'un jour, comme toutes les femmes, au fur et à mesure que le temps passe, j'aurai des cernes et des rides...

Paris Match - Donc, vous préparez votre reconversion?

C.S. Disons qu'il s'agit là du prolongement d'une carrière de mannequin, toujours très brève. J'ai donc accepté la proposition sans l'ombre d'une hésitation.

Paris Match - Dans quel ordre avez-vous été engagées?

B.D. Claudia d'abord. Je ne suis venue qu'après.

Paris Match - Vous n'avez pas eu peur, l'une et l'autre, de la réputation sulfureuse d'Abel Ferrara, auteur de quelques films particulièrement allumés comme "Bad Lieutenant", où l'on voit Harvey Keitel bourré de drogue et une nonne violée à coups de crucifix; ou comme "Snake Eyes", où Madonna se fait traiter de "grosse truie" à longueur de bobine.

C.S. C'est précisément ce qui m'a attirée dans la proposition d'Abel. Je n'avais aucune envie d'un grand rôle dans un film conventionnel. Qui plus est, je ne voulais pas interpréter, pour débuter, un personnage sage. J'ai une image de fille lisse et élégante. Je voulais jouer un rôle aux antipodes de ce que je représente.

Paris Match - Pourquoi ne pas avoir voulu jouer sur du velours en prolongeant à l'écran ce que vous êtes dans la vie?

C.S. Ce qui m'importait, c'était de prouver que je pouvais faire autre chose qu'être belle et me taire, jouer sur un registre différent. Que Ferrara soit donc, comme vous le dites, "allumé" ne m'a non seulement pas freinée mais au contraire encouragée à lui dire mille fois oui.

Paris Match - Vous avez beaucoup travaillé avec lui avant les premiers tours de manivelle?

B.D. Non. Je fonctionne et je travaille à l'instinct. Je fonce et je me lance tête la première.

Paris Match - Et vous, Claudia? On ne s'improvise pas comédienne. Comment avez-vous fait pour tirer votre épingle du jeu?

C.S. Je vis quotidiennement une comédie qui n'est pas imaginable. J'évolue parmi des faux-semblants et de vraies apparences. Je côtoie toutes sortes de gens... Cela a dû m'aider.

Paris Match - On raconte que vous auriez pris des cours de comédie en cachette avant de tourner.

C.S. Pas en cachette! J'ai effectivement suivi des cours d'art dramatique à New York sans en faire un plat ni le crier sur tous les toits. Pas longtemps. Je ne vois pas comment j'aurais trouvé des mois et des mois pour le faire avec assiduité.

B.D. As-tu été séduite tout de suite par le métier?

C.S. La comédie me plaît. Ce que je souhaite, c'est afficher mon véritable tempérament. J'ai envie de tout sortir. J'ai envie de tout déballer comme j'ai essayé de le faire dans ce film, à commencer par mes tripes.

Paris Match - Dans le film, vous n'avez strictement rien sur le visage? Pas même un voile de poudre.

C.S. J'ai discuté avec Abel avant de commencer à tourner et, d'un commun accord, afin de mieux épouser le personnage, nous avons décidé que je ne serai pas maquillée. Cela va vous paraître bête mais, pour moi, ce n'était pas évident. En effet, je le suis toujours quand je travaille. J'ai accepté, car c'était une façon de me mettre à nu, d'être vraie.

B.D. Pour incarner les personnages de ce monde-là, c'est ainsi qu'il fallait faire. Le mec qui est le nôtre dans cette histoire est alcoolique et drogué au dernier degré. On ne peut pas jouer cela avec sophistication.

Paris Match - Claudia, quel est le déclic qui vous a poussée à vous engager dans la voie du cinéma?

C.S. Un séjour à Cannes, il y a quatre ans. Depuis toujours, j'avais, enfoui en moi, le rêve confus d'être dans la lumière. De devenir actrice. Et je pensais à Brigitte Bardot, qui pour moi est un modèle...

B.D. Bardot fait partie, pour moi aussi, des gens qui m'ont impressionnée. Et savoir qu'elle pense du bien de moi - je l'ai lu dans "Paris Match" de la semaine dernière - n'en finit pas de m'épater.

Paris Match - Donc, Brigitte est en toile de fond de votre carrière à toutes deux?

C.S. Oui. Et j'y pensais en mai 1993, lorsque j'ai été invitée en tant que mannequin à monter les marches du palais des Festivals. Il y avait des actrices devant moi, des actrices derrière et on m'applaudissait alors que je ne faisais pas le même métier. J'étais ahurie.

Paris Match - C'est vrai. C'était hallucinant et même choquant. Vous avez recueilli de la part du public massé autour des marches plus d'ovations que Jeanne Moreau et Catherine Deneuve réunies, qui étaient devant et derrière vous.

C.S. C'était injuste, mais, à ce moment précis, tout s'est mis en place dans ma tête. J'ai compris que les bravos, c'était bien, mais que je ne les méritais pas. J'ai donc officiellement demandé, à Cannes, cette nuit-là, à mon agent de ménager une pause dans mon emploi du temps pour tourner un film. Des kilos de scénarios affluaient déjà sur mon bureau. Ma décision était prise. Nous les avons lus. Et j'ai choisi celui-là dans la pile.

Paris Match - Un autre, puis un autre suivront?

C.S. Plutôt deux fois qu'une. Je vous ai dit que le mannequinat a une fin. Je choisirai moi-même de tirer le rideau et je veux qu'on cesse de croire que je n'ai que du vent dans la tête.

B.D. Tu vas voir qu'au fur et à mesure que tu avanceras dans le métier, même si tu tournes quelques films nases, tu auras de plus en plus de trucs pour te faire bourdonner la tête, et le vent, si vent il y a, aura vite fait de se faire la malle.

Paris Match - Est-ce que la comédienne que vous êtes a vécu la présence de Claudia sur le plateau et au générique comme un coup médiatique?

B.D. Jamais. J'ai eu, lorsque je la regardais tourner, le sentiment de voir une véritable actrice. Mannequin, ce n'est pas mon truc. Ce n'est donc pas sur ce plan-là qu'elle pouvait m'impressionner. J'ai découvert en Claudia une comédienne. Vraie. Humble. Eprouvant le besoin de parler. De se mettre en confiance. Et qui a suscité chez moi un respect naturel. Elle est devenue une amie.

C.S. Je suis émue et touchée par ce que tu dis. Et j'espère que si je tourne plus tard avec d'autres comédiennes, toutes auront la même générosité de coeur à mon égard que celle que tu m'as manifestée. Sans jalousie. Sans tricherie. Cela m'a beaucoup aidée.

Paris Match - Que pensent vos fiancés respectifs de votre travail dans "Blackout"?

C.S. Mon fiancé n'a pas d'opinion, car il n'a pas vu le film. Personne ne l'a d'ailleurs vu avant sa présentation officielle en séance de nuit. Il me dira un jour ce qu'il en pense.

B.D.Moi, je n'ai pas de fiancé en ce moment.

Paris Match - Où vous imaginez-vous l'une et l'autre dans cinq ans?

C.S. Je ne me projette pas si loin dans le futur. Pour le moment, je ne pense qu'à une seule personne. A mon père, dont c'est demain l'anniversaire, et avec lequel j'ai rendez-vous à Venise. Nous nous retrouvons tous en famille au bord de la lagune. C'est une promesse que je lui avais faite et que je tiens. J'aime le cinéma, mais pas au point de lui sacrifier ma vie affective.

B.D. Je ne m'imagine nulle part. Je ne veux pas penser à demain. Je vis l'instant présent. Selon mon coeur. Selon mes désirs.

PHOTOS DOMINIQUE ISSERMANN


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